Généalogie d’une notion: D’où vient le terme “grand remplacement” ?, Nicolas Gastineau publié le 12 octobre 2021 


Dès les premières lettres tapées sur Google, « Le grand rem… », la suggestion bondit : « le grand remplacement renaud camus ». « Grand remplacement » : cette expression, titre d’un livre paru en 2011 de l’écrivain classé à l’extrême droite Renaud Camus, connaît un regain de célébrité depuis qu’Éric Zemmour s’en est fait le porte-parole. « Le “grand remplacement” n’est ni un mythe ni un complot, mais un processus implacable »,écrit le quasi-candidat à l’élection présidentielle dans La France n’a pas dit son dernier mot (Rubempré, 2021).

D’où vient donc cette théorie, qui a fait son chemin dans l’imaginaire de l’extrême droite pour s’insinuer dans le débat public – et que signifie-t-elle ? Récemment forgée, elle réactive le mythe des invasions barbares. Généalogie.

  • Le grand remplacement, c’est quoi ? Comme la suggestion Google l’indique, le terme n’est pas de Zemmour lui-même mais bien de l’écrivain Renaud Camus, qui publie en 2011 un essai à compte d’auteur, Le Grand Remplacement, avec ce sous-titre : Introduction au remplacisme global. Le grand remplacement serait un phénomène démographique et culturel de substitution des populations européennes dites « de souche » par des populations nord-africaines immigrées. Il aurait été favorisé, au mieux par négligence et lâcheté, au pire par intention délibérée, par des élites « remplacistes », déracinées et acquises à la mondialisation, afin de disposer d’un « homme remplaçable »« pion désoriginé, échangeable à merci, sans aspérités d’appartenance, délocalisable ». Sur la quatrième de couverture de la réédition de 2013, Renaud Camus dit s’être inspiré d’une plaisanterie du dramaturge Bertolt Brecht, qui imagine que si le gouvernement est déçu par le peuple, « ne serait-il pas plus simple pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ? »
  • Le discours des fleuves de sang. Mais Renaud Camus n’invente rien, puisqu’il reprend un tropisme déjà connu de la droite conservatrice européenne. Le 20 avril 1968, le député conservateur britannique Enoch Powell prononce dans la région des West Midlands (le comté de Birmingham) une allocution restée célèbre : le discours des « fleuves de sang ».Il débute par une discussion avec un travailleur de sa circonscription qui lui avoue vouloir quitter la Grande-Bretagne, car « dans ce pays, dans quinze à vingt ans, les Noirs domineront les Blancs ».Enoch Powell se lance alors dans une critique sévère de la politique migratoire de son pays, où l’arrivée de populations immigrées venue des pays du Commonwealth serait sur le point de réaliser une « transformation radicale […] qui n’a aucun parallèle en mille ans d’histoire ». Il écrit, dans un esprit qui ressemble à l’expression zemmourienne d’un « suicide français » : « J’ai l’impression de regarder ce pays dresser frénétiquement son propre bûcher funéraire. »
  • Le mythe de l’invasion. Les mille ans d’histoire évoqués par Enoch Powell signalent que la théorie du grand remplacement puise aussi dans l’histoire ancienne. En 2015, face à l’afflux de réfugiés syriens, Marine Le Pen déclarait dans un meeting que « sans nulle action de la part du peuple français, l’invasion migratoire que nous subissons n’aura rien à envier à celle du IVe siècle et aura peut-être les mêmes conséquences ». La présidente du Front national d’alors fait référence aux « invasions barbares », qui, aux dernières heures de l’Empire romain d’Occident (IVe et Ve siècles), auraient déferlé depuis l’Est (comme les Huns, venus d’Asie Centrale) et le Nord (comme les Goths, peuple germanique originaire de l’actuelle Ukraine) pour lui porter le coup fatal. Si la nature belliqueuse de ces « invasions » est aujourd’hui remise en cause par l’historiographie, qui parle plus volontiers de mouvements migratoires, il n’est pas anodin que l’idée des barbares provoquant la chute de l’Empire soit relayée par Marine Le Pen. Il inscrit le grand remplacement dans un récit mythologique, celui d’un Occident comme forteresse assiégée, menacée dans son existence par l’envahisseur, l’étranger, le barbare, celui qui ne parle pas la langue.

  • Paradis perdu et chaos à venir. La théorie du grand remplacement, qu’elle vienne d’Enoch Powell, de Renaud Camus, d’Éric Zemmour ou de la comparaison avec l’Empire romain, se construit toujours sur le même double attelage imaginaire : la sortie du paradis perdu et l’imminence consécutive du chaos. Avant l’immigration, l’Occident aurait été un espace ethniquement homogène et culturellement harmonieux, une population « pure » dans son essence, non-altérée par le métissage et maîtresse de son destin. Or, elle aurait été brutalement tirée hors de son paradis, sorte d’état de nature de l’identité, par les vagues migratoires successives – comme l’Empire romain, qui, après avoir obtenu sa Pax Romanaaurait été dépecé par les barbares. Puisque la société contemporaine se décompose maintenant, d’après les « grands-remplacistes », en communautés rivales, la guerre de tous contre tous menace et le spectre du chaos est inévitable, « tragique et insoluble », déclarait alors Powell. Quand l’ancien député britannique disait : « Comme les Romains, je vois confusément “le Tibre écumant de sang” », ÉricZemmour déclare que la Seine-Saint-Denis, « c’est le Kosovo de la France ». Une question reste, en écoutant Zemmour. À force de répéter leurs violentes prophéties parlant de choc des civilisations, d’éclatement de la société multiculturelle et d’incompatibilité entre les populations, les cassandres d’hier et d’aujourd’hui n’attisent-elles pas ce feu… qu’elles se promettent d’éteindre ?

  • deuxième texte

Que signifie le grand remplacement?

Jacques Neirynck

Cette expression, titre d’un livre de l’écrivain d’extrême droite Renaud Camus, connaît un regain depuis qu’Éric Zemmour, candidat non déclaré à l’élection présidentielle française de 2022, s’en fait le porte-parole. Le grand remplacement serait un phénomène démographique et culturel de substitution des populations européennes dites « de souche » par des populations immigrées, venant d’Asie ou d’Afrique. En 2015, face à l’afflux de réfugiés syriens, Marine Le Pen déclarait dans un meeting que « sans nulle action de la part du peuple français, l’invasion migratoire que nous subissons n’aura rien à envier à celle du IVe siècle et aura peut-être les mêmes conséquences ». Les deux candidats populistes additionnent 35% des intentions de vote.

En Suisse, l’UDC n’est créditée que de 30% des voix, ce qui en fait tout de même  le plus grand des partis Elle chérit ce thème qui fait partie de son fond de commerce fondamental, même si elle drague au-delà avec le refus du passe vaccinal. En mars de cette année, la Suisse a adopté la loi qui interdit de dissimuler le visage  Déjà plus tôt, les musulmans de Suisse sont interdits constitutionnels de minarets : avec un taux de 57,5%, le peuple a accepté l’initiative populaire ancrant dans la Constitution l’interdiction de ces tours. La participation s’est élevée à 53,4%. Le message est clair : même si elle est de plus en plus vide, l’église est remise au milieu du village suisse parce que la mosquée n’y a pas sa place.

Entretemps 40 000 migrants clandestins se sont noyés dans la Manche qu’ils essayaient de traverser sur des radeaux pneumatiques surchargés. Des milliers de Syriens et d’Afghans passent la nuit dans les forêts glaciales de Biélorussie face aux barbelés érigés par la Pologne, la Lituanie et la Lettonie. L’Europe est une forteresse assiégée aujourd’hui par des milliers, demain par des millions. L’Afrique compte 1, 216 milliard d’habitants plus du double de l’Europe et elle doublera sa population dans une génération. La poussée deviendra irrésistible et l’angoisse du grand remplacement se superpose normalement à celle du Covid et du réchauffement climatique.

Pourquoi l’Afrique veut-elle migrer ? La réponse est évidente :  parce qu’elle vit mal. Entre les guerres civiles, les épidémies et les famines, sans développement technique, le continent le plus riche de ressources ne parvient pas à nourrir sa population. Le réchauffement climatique va aggraver la pression. Les aides insuffisantes que les pays riches concèdent aux pays pauvres se perdent dans les méandres de la corruption et de l’incompétence. Il ne suffit pas de construire une école, une route, un hôpital, il faut un budget pour l’entretien et le fonctionnement. Il ne suffit pas d’un ordinateur, il faut un informaticien, qui trouve une place mieux rémunérée et une vie plus agréable en Europe.

Libérée de l’esclavage depuis deux siècles et de la colonisation depuis un demi-siècle, l’Afrique en subit encore les séquelles et les utilise pour quémander l’aide des pays coupables. L’armée français doit crapahuter au Sahel pour éviter qu’il se transforme en califat islamique. Si l’on veut éteindre l’endémie de coronavirus il faudra fournir des doses de vaccins gratuites à l’Afrique. Dieu sait comment elles seront distribuées si elles le sont.

Comment en sommes-nous arrivés là ? La traite des esclaves et la colonisation furent, plus que des erreurs politiques, des crimes historiques Et l’Histoire dure longtemps. Peut-être que la civilisation européenne, qui n’est pas un mot creux, sera remplacée avant la fin du siècle par tout autre chose dont nous n’avons pas l’idée.

Or nous devrions nous rappeler les plus lointains souvenirs. Voici trente millénaires, les envahisseurs Sapiens, provenant d’Afrique ont remplacé après quelques croisements les Neandertal qui peuplaient l’Europe. Voici 40 siècles les Celtes ont envahi l’Europe en remplaçant la population existante. Puis les Romains, les Germains et les Normands. Les populations n’ont pas cessé d’être remplacées. Il serait bien difficile de déterminer ce qu’est un Français ou un Suisse de souche : une analyse génétique découvre des couches successives d’ancêtres, à commencer même par 5% de Neandertal.  Or les seuls Sapiens de pure souche sont les Africains. Peut-être sont-ils les seuls à pouvoir nous apporter un supplément de civilisation. En tous cas, il semble qu’ils résistent bien mieux à la pandémie.

Chaque remplacement a apporté ses bienfaits : les Celtes le fer, les Romains la vigne et la racine latine du français, les Germains le goût de l’ordre et de la discipline, les Normands la navigation. Nous ne serions pas ce que nous sommes si nos ancêtres n’avaient pas été remplacés sans cesse pour le plus grand bénéfice de ces descendants que nous sommes. Et donc un grand remplacement n’est pas une catastrophe mais une sérieuse confusion pour ceux qui sont remplacés. Nous, nos clochers, la fondue, quatre langues, un drapeau, la désalpe, les meilleures institutions acratiques du monde, tout cela disparaîtra au bénéfice du couscous et de la moambe.

Pour éviter ce grand remplacement, quelles seraient les mesures ? De bonnes âmes proposent régulièrement que notre contribution au développement soit plus substantiel.  On peut en douter. Rien ne dit que l’Afrique est disposée à se développer comme nous en donnons l’image, actuellement, plutôt trouble. Rien non plus n’affirme qu’elle sera preneuse de la démocratie, de l’Etat de droit, de la séparation des pouvoirs, de tout ce que nous considérons comme indispensable pour la vie en société.

Si l’on considère ce qui s’est passé dans nombre de pays africains, ce fut exactement le contrepied. Les institutions démocratiques, à l’image de la métropole, léguées par celle-ci au jeune Etat décolonisé, disparurent en très peu de temps pour faire place à des dictatures souvent d’origine militaire. Un président, autoproclamé ou élu par fraude, totalement incompétent, laissa son pays s’enfoncer dans la corruption, les violences interethniques, la famine, les épidémies. La misère noire : PIB par habitant, Suisse 61 360 $, République démocratique du Congo 785 $ . Les structures traditionnelles, comportant des éléments de démocratie coutumière, ont été éliminées par moins d’un siècle de colonisation. Dans beaucoup de ces pays africains, l’Etat n’est qu’une fiction incapable de remplir les devoirs régaliens de celui-ci, la sécurité, la santé, le développement. Bref la décolonisation s’est passée au plus mal : on est tombé d’une relation malsaine à quelque chose qui n’a pas de nom, sinon l’anarchie et la tyrannie.

Est-ce cela qui nous menace lorsque les Européens de souche devront en accepter un apport biologique supplémentaire ? Sommes-nous condamné à la décadence, à la décroissance, au désordre ? Personne ne peut prédire ce qui va se passer. On peut juste affirmer que l’avenir est imprévisible, qu’il nous réserve des surprises et qu’elles ne seront peut-être pas toutes aussi désagréables que nous puissions le craindre. La seule menace immédiate est celle des partis populistes qui visent aussi l’élimination de la démocratie.

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