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Haïti : qui est vraiment Jean-Bertrand Aristide ?: LE MONDE | 26.02.2004 à 16h10


Christophe Wargny, historien, ancien conseiller de Jean-Bertrand Aristide au cours de son premier mandat présidentiel , le jeudi 26 février 2004

 

Stef : D’où vient Aristide ? Comment fut son enfance ?

Christophe Wargny : Aristide appartient au monde de la très petite bourgeoisie provinciale. Il a perdu son père très tôt et c’est sa mère qui l’a élevé en venant s’installer à Port-au-Prince pour tenir une petite épicerie. Très vite, son intelligence a été repérée par des religieux. A Haïti, le séminaire est une des seules possibilités d’ascension sociale. Aristide, très bon élève, devint novice puis prêtre. Cela à la fin des années 1970.

Beton : Aristide est-il concerné par les pratiques vaudoues, comme une grande partie de ses concitoyens ?

Christophe Wargny : C’est un prêtre catholique qui considère le vaudou comme partie intégrante de la culture haïtienne. On ne lui connaît pas de pratiques vaudoues, mais il est étranger à toute croisade antivaudoue. Il prend son parti sans problème de la double religion mythologique des Haïtiens.

Jango : Le Vatican soutient-il Aristide, ancien prêtre ?

Christophe Wargny : Aristide a eu les pires problèmes avec le Vatican dans les années 1980. Leader de la théologie de la libération, il est accusé par la hiérarchie catholique locale et par le Vatican d’être un apôtre de la lutte des classes. Il est probable que le nonce apostolique Mgr Paolo Romero ait laissé faire l’un des nombreux complots contre Aristide. En 1988, il est exclu de l’ordre des Salésiens. Renversé par un coup d’Etat en 1991, le prêtre-président a le soutien de toute la communauté internationale à l’exception du Vatican qui reconnaît la junte militaire.

L’EXIL D’ARISTIDE AUX ÉTATS-UNIS

Viande : Qu’a-t-il fait, aux Etats-Unis, de 1991 à son retour, en 1994 ? De quoi vivait-il ?

Christophe Wargny : Dans un premier temps, il vivait mal avec l’administration Bush. L’arrivée de Clinton a ouvert les « robinets financiers » : des fonds d’Etat haïtiens aux Etats-Unis et les ressources de la compagnie téléphonique ont permis de rassembler autour de lui un certain nombre de compétences haïtiennes ou occidentales.

Manuel : Le séjour de Jean-Bertrand Aristide aux Etats-Unis et les divers soutiens qu’il y a reçus ont-ils eu une importance dans la transformation de sa personnalité ?

Hugo : Vous qui avez côtoyé Jean-Baptiste Aristide pendant longtemps, comment expliquez-vous (si toutefois vous l’expliquez) son changement d’attitude à son retour des Etats-Unis ?

Christophe Wargny : Aux Etats-Unis, Aristide a rencontré la communauté noire américaine. Le Black caucus, qui est le groupe des élus noirs, a organisé pour lui un puissant lobbying auprès de l’administration Clinton. En contrepartie, Washington a suggéré ou exigé le renoncement aux mesures les plus radicales. De retour en 1994, Aristide a, de fait, accepté l’ajustement structurel, mais il a continué à rester lui-même sur deux fronts : la lutte contre l’impunité, véritable fléau de l’histoire haïtienne, et la transformation de l’armée. Contre l’avis des Etats-Unis, il a dissous en 1995 l’armée d’Haïti, faiseuse de coups d’Etat.

MILDRED TROUILLOT, L’ÉPOUSE D’ARISTIDE

Sonia : Qui est la femme d’Aristide ? Elle est américaine. L’a-t-il rencontrée aux Etats-Unis ? Est-elle proche du pouvoir américain ?

Christophe Wargny : Quand Aristide était à Washington, est venue en 1993 une jeune et efficace avocate américaine d’origine haïtienne : Mildred Trouillot. Elle s’est révélée l’une des plus efficaces autour d’Aristide. J’avais personnellement salué cette arrivée avec beaucoup d’enthousiasme tant le personnel autour d’Aristide n’était pas toujours très efficace. Bien que très proche du président, j’ai été étonné de son mariage avec Mildred. Je n’avais pas remarqué de relation privilégiée entre le président et cette avocate. Celle-ci ne me paraissait pas liée aux centres de pouvoir américains. Devenue femme du président, elle a eu, comme lui, des relations étroites après 1994 avec certains proches de Clinton. Par ailleurs, elle a continué à animer, avec un groupe d’avocats américains, un puissant lobbying auprès de la Maison Blanche.

Jango : Peut-on parler de mariage d’intérêt ?

Christophe Wargny : A priori, non. Aristide, renonçant à la prêtrise en 1995, avait annoncé qu’il se marierait. A l’époque, en 1996, je n’y ai vu aucun intérêt. Aujourd’hui, je m’interroge sans toutefois pouvoir répondre définitivement.

Jango : Mildred Aristide est-elle une Eva Peron haïtienne ? Est-elle appréciée ?

Christophe Wargny : Quand Aristide a annoncé son mariage, il a dû faire face à des difficultés inattendues. Son épouse est à la fois américaine et mulâtre. Aristide élu, les masses noires éduquées par lui à l’antiaméricanisme, ont craint qu’il ne s’éloigne du peuple. Il a dû à deux ou trois reprises se rendre inopinément dans les bidonvilles pour expliquer à ses supporters qu’il était marié à Mildred, une vraie lavalassienne, mais qu’il restait bien sûr marié au peuple. Son rôle social a certes crû, mais elle n’est jamais apparue comme une Aristide bis.

LA TRANSFORMATION DU « PRETRE DES BIDONVILLES »

Manuel : Comment Aristide est-il passé du statut d’homme providentiel à celui de dictateur honni ?

Tipoule : Pouvait-on pressentir une telle personnalité avant son arrivée au pouvoir ?

Christophe Wargny : Il y a eu plusieurs déclics. Premier déclic : la violence du coup d’Etat de septembre 1991 qui va sûrement l’endurcir. Deuxième déclic : les députés élus sur son nom n’hésitent pas à pactiser avec la junte militaire. Troisième déclic : les Américains lui apprennent la « real politik ». Quatrième déclic : de retour en 1994, il constate lentement que la lutte contre l’impunité est impossible. Ni la classe politique haïtienne ni les Américains n’en veulent. Des procès révéleraient la constante duplicité des uns et des autres. Cinquième déclic : l’entourage d’Aristide change petit à petit. Le peu de goût du président pour la délégation de pouvoirs et pour le brainstorming déçoit certains de ses amis mais attire les opportunistes. Aristide est resté un prêtre, c’est-à-dire un homme du verbe qui distribue des conseils mais écoute de moins en moins les conseils.

Depunto : Sommes-nous dans un procès à charge contre Aristide ?

Christophe Wargny : A chacun de mesurer s’il y a un procès à charge à instruire. Qu’il s’agisse d’Aristide ou de ses prédécesseurs. Haïti ne pourra fonctionner que si un jour les criminels ou les despotes sont jugés. Ceci est valable sans doute pour lui, mais également pour Duvalier, pour les généraux putschistes, pour les barbares du Nord aujourd’hui, ou pour les criminels économiques appartenant aux grandes familles. Haïti ne se construira pas dans une impunité permanente. Voir les remarquables déclarations de l’expert indépendant de l’ONU Louis Joinet.

Erone : Lorsque vous dites avoir « pris vos distances en 2000 », est-ce à dire que cette année-là, la dérive du pouvoir était déjà effective ? Pourquoi êtes-vous parti ? Avez-vous gardé quelque contact que ce soit ?

Christophe Wargny : J’ai quitté Haïti à la fin du premier mandat d’Aristide, en 1996, et j’y suis retourné à diverses reprises pour le compte d’ONG ou du mensuel Le Monde diplomatique. Entre 1996 et 2000, deux éléments m’ont particulièrement inquiété, s’ajoutant aux autres déjà cités : la constitution d’un nouveau parti conçu pour être exclusivement au service du chef Jean-Bertrand Aristide, la Famille Lavalas, qui adoptait par ailleurs un programme d’essence libérale. L’utilisation par ce parti de groupes musclés, d’organisations populaires de plus en plus dégénérées, manifestait une seconde dérive. En 2000, je savais la nouvelle chance d’Aristide réélu président pour le moins incertaine. Les élections douteuses puis la multiplication des atteintes aux droits de l’homme en 2001 m’ont fait prendre une distance définitive. Je l’ai exprimé dans une longue lettre personnelle à Jean-Bertrand Aristide, demeurée sans réponse. J’ai ensuite repris totalement ma liberté.

LA PERSONNALITÉ D’ARISTIDE

Manuel : Aristide semble être l’homme des contradictions. Est-il dans la recherche exclusive du pouvoir ou conserve-t-il le sacerdoce de servir son peuple ?

Christophe Wargny : Les trois dernières années montrent que le goût du pouvoir prédomine et qu’Aristide a repris les habitudes de ses prédécesseurs. Peut-être songe-t-il parfois à son peuple, mais il ne le voit plus que par les vitres teintées de son palais présidentiel ou du haut de l’hélicoptère dans lequel il effectue maintenant presque tous ses déplacements. Les courtisans qui l’entourent aggravent le fossé.

Kaliko : Est-il vrai qu’Aristide souffre de psychose maniaco-dépressive ?

Christophe Wargny : En 1991, la grande bourgeoisie a fait courir de multiples rumeurs sur ce sujet. Et en Haïti, la rumeur est plus importante que l’information. Pourtant, un enquêteur du Miami Herald a pu démonter toutes les accusations, notamment celle qui annonçait qu’Aristide avait fait des séjours dans des hôpitaux psychiatriques québécois. Pour l’avoir fréquenté de très près, je peux dire que c’était un homme qui avait plus de hauts que de bas. En trois ans, je ne l’ai jamais senti déprimé.

Jango : Aristide a-t-il des enfants ? Si oui, envisage-t-il de créer, à l’image des Duvalier, une dynastie de dictateurs ?

Christophe Wargny : Je pense qu’aujourd’hui le problème ne se pose pas. Peut-être a-t-il songé il y a deux ans à préparer un successeur qui lui soit dévoué, mais ses enfants ont moins de huit ans et cette perspective paraît invraisemblable.

Kaliko : Aristide respecte-t-il la morale en politique ?

Christophe Wargny : A Haïti, personne n’a jamais introduit de morale en politique. L’arrivée d’Aristide constituait une rupture, une chance unique dans l’histoire de ce pays. Aristide et son mouvement mettaient en exergue la lutte pour la justice sous toutes ses formes et le recouvrement par chaque Haïtien de sa dignité. Le programme était finalement simple : « Passer de la misère indigne à la pauvreté digne ». Il était alors imprégné par la théologie de la libération. La morale a paru s’évaporer à la fin des années 1990.

LA CORRUPTION A HAITI

Escorpion : Qu’y a-t-il de vrai dans les accusations de torture et de violation des droits de l’homme ?

Christophe Wargny : Depuis 2000, les violations des droits de l’homme sont indiscutables contre les opposants et surtout contre les journalistes radio dont l’influence, dans un pays analphabète, est très importante. Les bandes armées, les « chimères », ont précisément été créées pour décourager les opposants. Des dizaines de journalistes, de militants associatifs, d’étudiants, de juges, voire de policiers, ont dû s’exiler.

Kaliko : Un grand baron de la drogue à Haïti, condamné hier à 27 ans de prison, accuse Aristide de contrôler 75 % du commerce de la drogue dans le pays . Pensez-vous que cet ancien prêtre puisse être mêlé à la drogue ?

Nestor : Aristide est il impliqué dans le trafic de drogue ?

Christophe Wargny : Le trafic de drogue est un secteur où les investigations sont difficiles. J’avais écrit, il y a deux ans, un article dans Le Monde diplomatique sur ce sujet. Il est difficile de faire crédit aux témoignages des trafiquants de drogue. Ce qui est certain, c’est que l’argent de la drogue passe dans des mains policières et politiques et peut servir à de basses besognes. La DEA, qui est l’organisme américain de lutte antidrogue, a toujours manifesté une étonnante prudence quand on sait par ailleurs qu’un sixième de la drogue consommée aux Etats-Unis ou en Europe transite par Haïti.

Eksp : Est-ce que les Etats-Unis ont fait le maximum pour arrêter ce trafic ?

Christophe Wargny : Je répondrai brutalement : non. Les Etats-Unis disposent autour d’Haïti d’une puissante flotte de garde-côtes plus efficace pour empêcher le départ des boat people que pour arraisonner les vedettes rapides colombiennes. Voir le cheminement de la drogue dans l’île n’est pas si difficile. J’en ai été témoin plusieurs fois. Pourquoi ce que moi ou d’autres pouvaient voir paraissait-il intéresser si peu les différentes agences américaines toutes-puissantes à Haïti ? Une esquisse de réponse : la CIA a toujours entretenu des rapports cordiaux et intéressés avec les dealers ou avec la police.

Nestor : A combien estimez-vous la fortune personnelle du président Aristide ?

Christophe Wargny : Les chiffres qui circulent sont incontrôlables. Vu l’état d’Haïti, il me paraît difficile qu’elle soit comparable à celle des Duvalier, comme certains journaux l’ont annoncé. Mais à Haïti, les transactions de toutes espèces ne sont jamais transparentes. La puissance de la rumeur peut avancer n’importe quel chiffre. Je me sens incompétent pour en donner un.

Audrey : Depuis qu’Aristide est au pouvoir, quelles ont été les véritables avancées dans le pays ?

Christophe Wargny : Aristide a été au pouvoir jusqu’en 1996, puis de retour en 2000. Le bilan est maigre : un peu plus d’écoles, mais de médiocre qualité ; un produit intérieur brut qui a baissé d’un quart ; une liberté d’expression certes menacée, mais à laquelle les journalistes ne renoncent pas. Enfin, constitutionnellement, nous sommes passés à deux reprises d’un président élu à un autre président élu, ce qui n’était jamais arrivé dans l’histoire d’Haïti. Il n’est pas sûr qu’il y ait une troisième fois consécutive.

Stef : Quelle est son attitude vis-à-vis des journalistes, notamment des Français ?

Christophe Wargny : Les journalistes étrangers peuvent faire leur travail sans trop de difficultés. Aristide considérant la France comme l’un des responsables majeurs des malheurs d’Haïti, les journalistes français n’ont pas toujours été bien reçus ces derniers temps. Il est aujourd’hui persuadé d’une connexion entre journalistes français et ministère français des affaires étrangères. C’est pour les journalistes haïtiens que la vie est vraiment dangereuse. « Un métier de martyr », disait récemment le président de leur association.

VERS UN NOUVEL EXIL ?

Audreyv : Est-ce que, selon vous, Aristide pourrait accepter de « renoncer au pouvoir » si cela peut apporter une relative stabilité à son pays ?

Christophe Wargny : Il y a deux questions. Aristide ne renoncera aujourd’hui au pouvoir que contraint et forcé. Je ne suis pas sûr que son renoncement apporte la stabilité que nous souhaitons. Nous risquons de passer aux « travaux pratiques » dans quelque temps. La diversité – c’est un euphémisme – de l’opposition risque d’amener des lendemains pires qu’aujourd’hui. Aristide mérite sûrement d’être renvoyé, mais les oppositions hétéroclites ne me paraissent pas capables d’apporter du meilleur sans intervention étrangère, onusienne de préférence.

Nestor : En quoi Aristide est il devenu un paria vis-à-vis des Etats-Unis ?

Christophe Wargny : Il n’est peut-être pas vraiment un paria. Les Etats-Unis hésitent encore. Vaut-il mieux un despote que l’on connaît et que l’on tient ou une situation d’anarchie que personne ne peut maîtriser ?

Hughes : Si le président démissionne et qu’il quitte le pays, les Etats-Unis seront-ils probablement le pays hôte ? Y a-t-il un risque qu’il parte avec une partie des richesses nationales, comme le font souvent les dictateurs en fuite ? Ou a-t-il déjà des comptes à l’étranger ?

Christophe Wargny : Probablement, comme d’autres, des richesses sont déjà parties et sans doute bien réparties grâce à Mildred, devenue une excellente avocate d’affaires. Les Etats-Unis paraissent la destination probable en cas d’exil.

Amandine : Aristide pourrait-il se réfugier en France ?

Christophe Wargny : Je ne pense pas qu’il le souhaiterait, tant ses relations avec la France, pourtant excellentes en 1991, sont devenues médiocres, sinon conflictuelles. Depuis des années, il considère lui-même les Etats-Unis comme le seul interlocuteur valable. Il y a tissé de nombreux liens. Duvalier, quant à lui, est en France, il y est arrivé en 1986 pour quelques jours ! Mais je ne pense pas qu’Aristide ait une quelconque raison de choisir la France.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/ameriques/chat/2004/02/26/haiti-qui-est-vraiment-jean-bertrand-aristide_1309_3222.html#zCm9vLbYS1IEQj0g.99

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About Hermann H Cebert (994 Articles)
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