Boisrond-Tonnerre mémoires pour servir à l’histoire d’Haïti, ÉTUDE HISTORIQUE ET CRITIQUE


Timbre poste d'Haïti commémorant le 150e anniv...

Timbre poste d’Haïti commémorant le 150e anniversaire de la Révolution haïtienne. (Photo credit: Wikipedia)

Le plus bel âge de ta vie d’un homme, c’est celui où, après avoir fortifié ses facultés par l’instruction et appris à les diriger par l’éducation, il est mis en demeure de les exercer et de contribuer à toutes les charges que lui impose la société. — Il entre alors en possession de lui-même et mesure sa grandeur par sa force,—sa force—par ses charges.

Comme aussi la plus belle époque de la vie d’un peuple, c’est celle où, après une longue et dure sujétion, il brise ses liens et vient réclamer sa part de service et d’avantages dans la famille des nations.

Mais si une telle époque est une époque remarquable, solen- nelle dans l’humanité, elle l’est surtout pour Haïti, cette île que les Européens appelaient la Berne des Antilles, dans laquelle, après avoir fait disparaître la race indigène, ils ont succombé eux-mêmes sous le courroux d’une autre race qu’ils avaient transportée pour remplacer leurs victimes.

En effet, la plupart du temps, pour les autres peuples l’indépendance n’a été que le simple triomphe d’un peuple vaincu sur son ancien vainqueur; mais dans ces cas, le vainqueur reconnaissait dans le vaincu un homme comme lui-même. Il n’en fut pas ainsi à l’égard du peuple haïtien.

Parmi les blancs, vains de la couleur de leur peau, de certaines ligues fines et délicates de leur visage, des physiologistes avaient établi sérieusement que du nègre au singe, il n’y avait qu’un pas (1). Et à côté de maîtres humains, d’autres maîtres cruels agissaient comme s’ils partageaient l’opinion de ces physiologistes, nous traitaient, nous leurs esclaves, comme de véritables bêtes de somme.

Le nègre eut donc à conquérir non-seulement sa liberté, mais encore à faire reconnaître son titre d’homme. Mais la révolution qui éclata à Saint-Domingue prouva aux blancs que le nègre avait un coeur qui ressentait les outrages, une intelligence et un bras capables de les venger, ce qui n’appartient qu’aux hommes, et que ces hommes savaient être libres. Ce n’est pas tout cependant que de s’affranchir du joug; il faut marcher avec la civilisation. La philanthropie a donc le droit de nous demander ce que nous avons fait depuis nos cinquante années d’émancipation?

Or, puisqu’on s’inquiète de nous, la révolution d’Haïti n’est alors pas un événement qui regarde seulement l’histoire d’un pays; mais en élevant une race à la dignité qu’on lui déniait, celte révolution doit marquer dans les fastes de l’humanité, qui se trouve agrandie par notre rentrée dans son sein. Celte révolution ne fut-elle pas en effet le commencement de la réparation d’une longue et cruelle injustice?

Saint-Domingue n’est-il pas la première terre antilienne qui nous présenta au monde civilisé, comme dignes de suivre ses destinées? Aussi tous les documents qui rappellent le grand fait de l’indépendance d’Haïti, doivent-ils intéresser vivement les libres penseurs qui croient à l’union future des races. Malheureusement ces documents sont rares, comme l’était alors l’instruction parmi des hommes naguère esclaves, entre lesquels quelques-uns à peine savaient lire et écrire.

C’est pourquoi je me fais un devoir de publier ces mémoires qui, à part quelques faits inexacts et des opinions que nous discuterons plus loin, contiennent des révélations précieuses qu’on ne trouve point ailleurs sur l’histoire glorieuse de la libération de mon pays.

Ces Mémoires sont ceux de Boisrond-Tonnerre. Tirés à un très-petit nombre d’exemplaires, ils sont devenus excessivement rares, et pour moi, ce n’a été qu’après beaucoup de re- cherches et de peine que je suis arrivé à m’en procurer deux vermoulus et mutilés, mais heureusement se complétant l’un l’autre, ce qui m’a permis d’en donner une édition com- plète, à laquelle j’ai joint les manifestes de ce même homme politique.


Les Mémoires de Boisrond-Tonnerre, dans d’autres temps et dans d’autres lieux, ne se recommanderaient pas par leur valeur littéraire-; mais ils doivent en avoir une pour Haïti. Boisrond-Tonnerre est le premier qui ait songé à enregistrer les actes de la lutte que nous avons soutenue contre l’ambition du vainqueur de l’Europe. C’est là son titre à uneréimpression ; c’est là aussi un de ses honorables titres à la renommée ; malheureusement ce genre de titres est rare pour lui.

J’eusse de beaucoup préféré me taire sur un homme qui a été plus funeste qu’utile, mais l’intérêt de la vérité ne le permet pas. Et en enregistrant de nouveau, comme des monuments précieux, ceux de ses travaux que j’ai pu me procurer, je dois faire connaître l’homme, afin de mettre en garde contre quelques-uns de ses jugements ou opinions.


Un jour de l’an 1776 que le ciel était sombre; non loin de la ville des Cayes, dans une petite commune qui a nom Tor- beck, vint au monde Louis Boisrond. A ses premiers vagissements, la foudre, sillonnant soudain la nue, éclata avec sa violence tropicale et vint ébranler le berceau du nouveau-né, mais sans occasionner aucun accident malheureux.

Le foyer domestique remis d’une épouvante bien concevable, Mathurin Boisrond (1) déclara, qu’en mémoire du danger auquel venait d’échapper si miraculeusement sa maison, il donnait à son fils le nom de Tonnerre.

Ces circonstances, que je tiens de vieillards dignes de foi, m’ont confirmé dans le préjugé des noms. La vie de Boisrond Tonnerre , après s’être en effet passée au milieu des orages, funeste comme le fléau dont il portait le nom, s’acheva sous l’éclair d’une arme vengeresse.

 Or, son parrain était son oncle, l’honorable Louis-François Boisrond (*). Depuis longtemps émancipée de l’esclavage, la famille du nouveau-né, devenue riche, marchait modestement avec le progrès que le XVIIIe siècle préparait au monde. Elle rêvait, cette patriotique famille, à l’affranchissement de la race africaine à laquelle elle appartenait. Aussi Louis Boisrond, dont la haute intelligence se préoccupait de l’avenir du nouveau-né, se chargea de son éducation.

Quoique élevé dans la colonie, il savait que l’homme a besoin de voyager pour apprendre et s’éclairer. Il (1) Malhurin Boisrond, charpentier-mécanicien dans la plaine de Torbeck, naquit le 24 juillet 1750, du mariage de François Boisrond avec Marie Hérard. Mathurin Boisrond eut encore deux fils, Boisrond Canal, ainsi nommé, parce que sa mère, surprise par les douleurs de l’enfantement, le mit au monde au bord de l’aqueduc de son habitation, et Laurent Boisrond, chef de bataillon au 168 régiment, mort au champ d’honneur, au siège du Môle.

(2) Louis-François Boisrond, naquit le 16 décembre 1753, comme Mathurin, dans la plaine de Torbeck. Il fut à l’émancipation des Noirs faite au Cap le 29 août 1793 par Sonthonax, chargé d’aller proclamer cet acte mémorable dans différents quartiers du Nord. Sa conduite dans ces graves circonstances où il fallait apprivoiser les blancs avec la liberté et les esclaves avec le travail volontaire, lui mérita tous les suffrages. Aussi fut-il nommé député de la colonie au corps législatif de France.

envoya son neveu à Paris. L’écroulement du plus auguste trône de la chrétienté surprit Boisrond Tonnerre dans le cours de ses études. Caractère enthousiaste, il vit dans ce mouvement égalitaire toute une nouvelle destinée pour l’espèce noire; mais esprit sans règle et partant sans portée, il n’y vit qu’une occasion de haine ; il s’exalta, négligea ses études classiques par amour pour les grandes émotions politiques. Et quand, en l’an vil, son oncle fut envoyé par le Sud de la colonie, comme député en France, Boisrond-Tonnerre revint à Saint-Domingue pour assister à la réalisation des doctrines consacrées par la convention.

Boisrond Tonnerre resta néanmoins témoin en apparence impassible de la guerre sacrilège qui s’éleva entre Toussaint-L’Ouverture et André Rigaud. L’animosité des deux partis se calmait à peine que l’expédition française dirigée par le général Leclerc vint remuer de nouveau toutes les passions. Boisrond Tonnerre entre alors dans la lutte, où il va s’élever de toute la hauteur de sa violente complexion. Un incident vint à cette époque attacher pour toujours, et jusque dans la tombe, son sort à celui du général Dessalines.

Malgré l’occupation par les Français du Port-au-Prince, de Léogane, des Grand et Petit-Goâves, de Miragoâne, d’Aquin et de Cavaillon, Dessalines allait à travers la montagne du Rochelois, au camp Gérard, rejoindre dans la plaine des Cayes, les généraux Geffrard et Gérin, pour organiser leur armée. Dans cette conjoncture, il eut besoin d’un secrétaire. Boisrond-Tonnerre à cette même époque, habitait avec sa famille Saint-Louis-du-Sud, place fortifiée jadis par la compagnie des Indes.

Dessalines le rencontra. Le ton brusque de ce jeune homme, comme aussi son affectation à parler le créole le plus grossier, plut au général qui le prit dès lors à son service. Boisrond-Tonnerre entra ainsi, en juillet 1803, dans la carrière politique. Il avait affaire à un homme moitié loup ; il était, lui, moitié chacal. Il fit la guerre de l’indépendance comme officier d’état-major et secrétaire ; il parvint au grade d’adjudant-général. Après cette guerre mémorable qui amena l’indépendance de Saint-Domingue, ce fut lui qui fut chargé d’en rédiger le manifeste. Voici comment cela arriva.

Les vainqueurs résolurent de proclamer leur triomphe. Le géné-
ral en chef de l’armée indigène, Jean-Jacques Dessalines, avait porté les yeux pour l’écrire, dit-on, sur Charairon, adjudant général comme Boisrond-Tonnerre.

Charairon (1) ne pouvait plaire à des hommes passionnés. Charairon, mulâtre à moeurs douces, élevé en France, pensait qu’il s’agissait, dans ce manifeste, d’annoncer non-seulement aux siens leur victoire, mais encore au monde civilisé. Il avait préparé un projet où il cherchait à montrer le calme et la dignité d’un peuple fort de ses droits : enfin une oeuvre de raison.

Boisrond Tonnerre, ce jour-là, tout en ébriété, assistait à la lecture du discours. « Tout ce qui a été fait, balbutia-t-il, n’est pas en harmonie avec nos dispositions actuelles; pour dresser l’acte de l’indépendance, il nous faut la peau d’un blanc pour parchemin, son crâne pour écritoire, son sang pour encre, et une baïonnette pour plume. »

Dessalines, frappé de ces odieuses paroles, qui répondaient parfaitement aux sentiments de vengeance sauvage qui lui gonflaient le coeur, chargea Boisrond-Tonnerre de la besogne de Charairon, en lui disant : C’est çà, Mouqué, c’est çà même mon vlé ! C’est sang blanc, mon besoin (2).

Dès lors, Boisrond-Tonnerre fut en faveur plus que jamais ; il aimait le sang et il faisait sentir à son maître l’avant-goût de ce breuvage infernal. Là fut une des causes de son crédit, qui ne fit que croître avec la puissance de Dessalines. Lorsque (1) Il mourut en 1810. (2) C’est cela, Monsieur, c’est cela que je veux ! Il me faut du sang des blanes. !

Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l’homme, 8-PU-9(11) Virey, Camper, Soemmering, etc; par contre, Lawater, Tiede-mann, Blumenbach, etc.

première partie (1)… à suivre pages 1à 11/136

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k57971139/f11.texte

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