L’incendie du Cap, ou Le règne de Toussaint-Louverture


Où l’on développe le caractère de ce chef de révoltés , sa conduite atroce depuis qu’il  s’est arrogé le pouvoir , là nullité de ses  moyens , la bassesse de tous ses àgens, la férocité de Christophe, un de ses plus  fermes soutiens , les malheurs qui sont  venus fondre sur le Cap , la marche de  l’armée française , et ses succès sous les ordres du capitaine général Leclerc.

A P A R I S ,

Chez M ARC H AND , Libraire, Palais du Tribunat, première galerie de bois, près -m,  le passage Yallois, no. 188 ; Et au passage Feydeau,no. 24. AN X. ( 1803. )

PRÉLIMINAIRE.

ÎVIÀRS, fatigue de lancer la foudre, avait presqu’éteint ses feux dévorans; l’olivier pacifique se plaisait à ombrager les rives du Danube ; la Loire, fatiguée de rouler avec efforts les larmes des vivans, les ossemens des morts, sans emporter le souvenir des forfaits dont elle fut couverte, des victimes I qu’elle dévorai, plus tranquille et plus majestueuse , coulait avec lenteur ; et la Tamise, a enorgueillie, portait des vaissaux français!

L’Aigle impérial avait suspendu son vol5 l’Océan, de toutes parts, ouvrait au commerce ses paternelles ondes; les champs, -témoins du carnage , renaissaient à l’abondance, et appelaient des bras pour forcer la nature à laisser encore leurs riches sillons s’entr’ouvrir.

L’Italie, redevenait le berceau des grands hommes! Les beaux arts éplorés, semblables au rossignol qui n’aime à gazouiller que dans le silence , paraissaient plus brillaiis que jamais ; le commerce et l’industrie, ces sources fécondes du bonheur des empires, acquéraient dé nouvelles forces, et sur les allés du génie, allaient porter au loin de nouvelles découvertes. .’La bonne mère, à chaque
instant, attendait son fils, et rêvait déjà les charmes du retour.

La soeur tendre croyait, par ses désirs, ses prières, hâter l’instant qui devait la réunir au frère le plus chéri. L’amante en pleurs avait retrouvé la source de la joie; l’espoir avait ramené la gaîté, et l’ainoûr,bercé par de douces a  chimères, portait dans son
ame ces désirs brûlans, ce feu d’autant plus actif, qu’il fut plus longtëmps concentré ; cette soif de bonheur, qui fait tressaillir; elle comptait les minutes par les battemens de son coeur: et, quoiqu’il fut à cent lieues d’elle, elle avait déjà serré son amant dans ses bras. Tel est le charme de l’illusion ; il console dans le malheur, il grandit le plaisir. •

Le pâtre guerrier conduisait ses troupeaux à l’ombre des lauriers qu’il tenait des mains de la victoire, Le vieux père , enfin rendu 4 ses foyers, à l’approche de î Saison des frimats, les pieds sur lés chenets, 1 historien fidèle , comme il fut bràYé soldat, instruisait ses fils à marcher au chemin de l’honneur, acontait ses campagnes, parlait de sréges, de batailles avec plus d’ardeur qu’un amant de sa maîtresse ; de glorieux souvenirs le rajeunissaient ; sans s’en douter, par le seul récit des belles actions, il enfan- tait des héros, et se disposait ainsi j en sortant des bras de la gloire, à vieillir dans ceux de l’amitié.

Les haines étaient éteintes ; les deux premières nations du monde, faites pour s’aimer,avaient trouvé dans la guerre des raisons de s’estimer da- vantage. « Le flambeau de la discorde; s*échappait de ses mains. » Guerrier intrépide, magistrat sage , l’espoir et l’amour des Français, Buonaparte venait de rendre à l’univers la » paix et l’abondance, environné de notre amour ,fléchissant sous le poids^de ses lauriers ,. le désir de notre;bonheur, agitait son sommeil ; il avait juré la gloire et la prospérité de la France , et ses sermens étaient remplis.

L’oeuvre de la paix allait seconsommer, que dis-je, la balance politique était établie•’, et le pacificateur dé l’Europe ,J quitte envers son siècle , avait déjà assez fait pour la postérité de ouveaux troublés appellent la valeur française en d’autres climats, une horde d’Africains farouche , qu’une pitié mal entendue arracha au frein dé l’esclavage , une poignée dé brigands veut disputer à la France l’empire dés Cblonnies, veut nous ravir cette belle et vaste partie de nos richesses et qui nous a coûté deux cents ans de travaux.

Un scélérat, que la nature avait condamné à végéter, le rebut, de la société , un Toussaint-Louverture, ce serpent que la France a réchauffé dans son sein , dont elle a protégé les.petits. (1) Cet assemblage inoui de scélératesse, d’ingratitude, de sottise, d’amour- propre et de bassesse , un Toussaint – Louverture, qui a
oublié lesbontés dont la Fran a daigné le combler, qui.a grossi ses richesses des dépouilles de ses victimes, qui a trahi, peri ) Toussaint-Louverlure envoya ses fits à Paris ; ils furent plâcé u Prytannée ; lé Gouvernement fut « grand envers eux. Je ne les connais pas , mais je les plains d’avoir un tel père j qui ne leur laissera que la honte et l’exécration publique pour héritage. Le premier consul vient de leis renvoyer au milieu des rébelles. ■-.’..

sécûté ceux qui avaient abrité -son enfance, cet hypocrite ignorant, qui, dans son « fol- orgueil, au milieu d’une orgie, osait dire que Rayrial l’avait désigné , vient enfin de jetter le masque politique dont il se couvrait, et d’arborer l’étendart de la révolte. Ce ramas d’insurgés, d’hommes indignes d’en porter le nom, qu’on vît
armés de torches incendiaires, porter par-tout la mort et la désolation, et par de nouveaux crimes effrayer l’univers, voudraient aujourd’hui se mesurer avec des Français ! O honte !..
( Çuos ego ! )

Mais le premier Consul a parlé, et à l’instant où j’écris, le perfide Toussaint a peut-être existé….. Je vais pénétrer dans l’intérieur de la ville du Cap, y chercher les victimes de ce nègre atroce, et offrir un tableau sur lequel, lecteur, tu seras peut-être forcé de verser quelques larmes ! ! !

L’IN CENDI E DU CAP.

JL OUSSAINT-LOUVERTURE éten- dait son autorité sur toute lacolonie ; du milieu de ses satellites, il dictait des lois 3 et la France , tranquille spectatrice de ses actions, le croyait digne de son alliance et de sa protection.

Cependant, si l’on jette les yeux sur le passé, si l’on interroge des
temps pi as reculés, on verra ce nègre d’abord esclave, courber la tête à force d’hypocrisie, gagner la confiancé de ses maîtres; on le verra sortir de cet état de servitude ^secouer le joug, et à l’époque où les Colonies furent le théâtre des plus grandes horreurs , ambitieux sans moyens, intrigant sans adresse,hardi sans courage, rallier autour de lui cette nuée de noirs j ce ramas de ma-
chines qui marchaient au brime avec impunité. ‘ – On le verra trahir l’Espagne, déserter ses drapeaux, abreuver d’injures les commissaires français, et citer ses forfaits comme des actions
d’éclat.

Le respectable Senneville , riche propriétaire du.Cap-Français , avait été une de ses victimes, pour avoir voulu opposer une digue à son autorité, et refusé d’obéir à un homme qu’il méprisait. ■ .A„ l’époque où les massacres des Colonies commencèrent , M. de Senneville, propriétaire de la plus belle habitation, avait à ses ordres plus de six cents noirs.  Aucun d’eux n’avait eu à se plain-
dre de lui ; bon, humain , compatissant, il respectait le malheur et blâmait tous ceux qui, dans sa maison, s’écartaient de ces principes.

Au milieu de sa famille, faisant le bonheur d’une épouse adorée, chéri de son fils, de sa fille, chaque jour, pour lui , le ciel était sans nuage ; la félicité, cette chimère, ce songé de l’homme éveillé était presque devenu pour lui une réalité. Une fortune im- mense , une femme, des^ enfans, un coeur pur , le pouvoir de faire le bien,
tel était le sort de M. de Senneville ; il n’en faut pas davantage pour être heureux^ et il l’était, du moins il croyait l’être, et l’espérance est la première des richesses. ■  » v

Vingt années de cette tranquillité parfaite étaient écoulées , et d’autres énpore devaient leur succéder. Voilà ce que répétait sans cessé notre respectable propriétaire, en contemplant son sort, et en parcourant ses Vastes propriétés.

Les premiers germes de la division avaient déjà pris naissance au sein de la France, et les Colonies voyaient chaque jour, dans le silence, s’approcher le moment de leur chute et l’époque des plus grands malheurs ! Pour gronder faiblement, la tempête n’en devait pas moins éclater, et la foudre devait laisser des traces qui n’effaceront jamais ! –

Cependant le flambeau delà guerre civile cherchait à s’allumer ; de hardis novateurs, ‘«. unis pour le butin, divisés aupartage, » sondaient iesesprits, essayaient la révolte et devaient persuader aisément dés êtres bruttes, et que le crime ne pouvait effrayer ; ils
mordaient le frein de l’esclavage; ils se plaignaient de ce qu’on resserrait leurs» fers. Des projets homicides, des idées sinistres;, furent présentés à leur imagination déréglée, mais avide de nouveauté, et on leur faisait envisager qu’ils atteindraient le but, si,
pour- y arriver , ils prenaient les aîles de la vengeance.

Cette idée d’indépendance, ce désir de se dire égaux à leurs maîtres, cette soif de passer pour des citoyens, de m’a voir plus ni frein ni lois; l’ambi- tion , la haine L … tël&étaierit les motifs cruels qui devaient amener la ruine des Colonies. Telles furent les ^causes de tous les désastres.que nous n’aurions pas à pleurer, si nous n’eussions pas rendu sitôt ces tigres à leur fucieii.L’art; de les museler fut long h trouver.,et nous avons à nous re- procher le trop d’indulgence envers -des gens qui sont devienùs nos ^lus cruels ennemis, et qui, une fois au- dessus de la crainte, n’ont plus su respecter les vertus et les lois ; ils ont frappé indistinctement et les coupables supposes et leurs bienfaiteurs reconnus. ..!•■ » •’ i ‘- :*.

Parmi les nègres au service de M. de Senheville, était un nommé
Christophe (i), homme ardent , impétueux, né pourtous les vices-; vingt fois, sans les prières et même lés ordres du brave Sénnevïlle, il eut ■expiré .sous le bâton. Ce hardi scélérat était devenu éperduement amoureux d’Ermina, la fille de son maître. D’abord, M. de Senneville vit naître cette passion, qu’il traitait defolie v et il la Tvit ;sans inquiétude j fort? des principes, qu’il :avait su irispirérnà ( i ) C’est ce même Christophe qui joue aujourd’hui un rôle important comaie –gé- nëral de, révoltés■; c’est une créature de Toussaint-Louyerture.

sonson Ermina, et de la tendresse qu’elle lui portait. Christophe, enhardi par cette sécurité de la part de M. de Senneville , laissa éclater ses coupables désirs : sa passion grandit avec le temps, et un jour que son maître était, allé à quelques lieues du Cap, il ne se rendit pas aux travaux à l’heure ordinaire ; mais, soigneusement renfermé dans là maison , il épia toutes lés démarches d’Erinina,s’attacha à ses pas, pour ne la plus quitter.

Ermina profita de ce moment de liberté, pour écrire à Florello, jeune homme xharmant, et. qu’elle aimait depuis long-temps ; mais, par malheur j il était en France, et ne devait repasser aux Colonies, que l’année suivante.

A peinera son seizième printemps, B parée de toutes les grâces de la jeunesse , riche dé tous les dons de la nature, destinée à avoir une fortune immense, Ermina était belle sans le savoir, et plaisait, sans chercher à plaire. Christophe, dérobé à ses regards
par un léger rideau, fixait sur elle des yeux pleins de flamme ; il aurait voulu deviner ce qu’elle écrivait, il aurait voulu tenir cette lettre fatale; car Ermina, en l’écrivant, avait vingt fpis répété le nom de Florello ; ce nom chéri venait se placer sous sa plume, autant de fois qu’il errait sur ses brûlantes lèvres : chaque fois qu’elle relisait sa lettre, elle trouvait quelque chose à y ajouter ; les exprèssions n’étaient pas assez vives, assez senties ; le style était trop froid; son ame n’y était pas toute entière ; la pudeur fermait la bouche à l’amour; Florello pouvait douter de son coeur,en lisant cet écrit insignifianti Témoin de .tous ces. combats , Christophe souffrait ; que dis-je, il écumâit de ragé : c’était le délirê’d’un tygre, qui veut et qui craint de se jeter sur sa proie. Ermina fit un mouvement , Christophe tressaillit ; le rideau voltigea, et elle crut appercevoir quelque chose : sa mère était dans l’habitation voisine j< ses femmes toutes dans, le parc :,la frayeur s’empara d’elle ; une sueur froide’ se répandit sur toute sa: personne ,’- et mouilla son front ! Christophe vit son trouble >, et né jugeant pas encore nécessaire de paraître j il resta derrière lé voile favorable , sans mouvement, l’haleine captive, et dans une immobilité absolue.

Peu-â-peu, Ermina se rassura, et reprit sa lettre, qu’elle avait enfin! réussi à terminer. Peut-être, dit-elle, sera-t-il content….. Voyons si j’ai bien exprimé ce que je sénsV’ Christophe sourit dunrire féroce* et prononça, avec peine, le nom de Florello. Ermina lut, et il écouta.

MON CHER FLORELLO,

« Il y a des siècles que nous sommes » séparés-, et des siècles-s’écouleront » encore avant ton retour. ( dans un » an. ) J’ai compté les instahs, je » compte les minutes. Je ne suis plus » une petite fille ; je ne t’aime pas » davantage. » (Qh! non, cela n’est
pas possible. ) « Mais je t’aime avec » autant d’ardeur , et ton absence » est mon premier supplice. Mon » ami, Paris doit être un séjour en- » chanteurj les plaisirs doivent se » disputer tes instans ; mais lorsque » tu auras parcouru ce cercle de: » monotonie, ces erreurs délicieuses, » qui , loin de moi, sans doute, » enyvrent tes sens , et t’offrent le » bonheur, où du moinsun phantome paré de ce nom séduisant, » reviens prés de ton Ermina. »

Christophe était dans une situation qu’il serait difficile dé peindre. Qu’on se figure cet homme extrême en tout, et poussé, pa? un amour effréné, forcé d’entendre les protestations d’Ermina,d’entendre ces protestations, qu’une ame vierge encore adressait à l’objet de toutes ses affections ; et ces aveux, si bien sewtis, si bien -exprimés, ou jugera de la fureur: de Christophe. » Un père et une nàére qui t’aiment autant que moi, ^.attendent » ton arrivée, l’attendent avec une » impatience ! Reviens , mon Florello, et l’hymen te remettra la » – Ton Ermina , la tendre Ermina ».

Oui y elle est bien ainsL.i. Heureux papier; dépositaire des plus secrète sentimens de mon coeur, tu vas âpprocher mon Florello, il fixera ses regards sur toi !… Ah ! je le sens, c’est pour deux amans malheureux, c’est pour charmer l’absence , que naquit l’art
d’écrire.

Si j’en croîs ses lettres, moi seule vit dans son coeur, moi seule occupé sa pensée: la dernière-fois que je lui ai envoyé mon portrait….;. Qu’il fut satisfait ! aussi quelle réponse !

Et la voilà cherchant du haut en bas de son secrétaire, tous les tiroirs sont ouverts, toutes les cachettes consultées. ‘  » Mais elle ne se disposait pas à sortir, et Christophe n’osait se montrer,.; Un éclat était à craindre , sa vue ferait une impression d’autant plus vive sur Ermina, qu’elle n’y était pas préparée, qu’elle se croyait absolument, seule, et qu’il n’y a qu’un instant que le moindre frémissement avait manqué de la faire trouver mal. D’ailleurs , on pouvait venir ; son père pouvait rentrer d’un moment à l’autre ; quelque nègre pouvait qùitter le travail ; le conducteur pouvait s’appercevoir de son absence ; on aurait bien|ôt visité toute la maison ; le moindre cri d’Erminâ attirerait vingt femmes auprès d’elle.\ Comment se défendrait – il ? quelle, raison alléguer ? Cependant.elle ne sortira peut-être pas ; l’occasion de lui parler est peut-être perdue, et perdue pour jamais; elle est seule, et je n’ose ! (tant le crime hésite à franehir la distance qui le sépare de la vertus )

Pendant que .Christophe faisait toutes ces réflexions, il restait toujours immobile derrière son rideau. Ermina avait tout remué, parcouru toutes les lettres imaginables ; enfin celle tant désirée se présenta. La voici! s’écria-t-lle , la voici ! mais que je suis folle , pourquoi tant la chercher ? je la sais par coeur , je l’ai parcourue tant de fois, c’est là qu’est renfermée cette romance qu’il m’adressa^ en recevant mon portrait.

Les paroles et la musique, toutest de lui; puisrje jamais oublier ce que m’apprit l’amour ! , Justement mon piano est d’accord : la chaleur est encore trop forte pour aller dans le parc, on m’accuse.tous les jours de ne pas travailler, je vais réparer le temsperdu ; aussi on me fait fait chanter tous les jours de grands
airs , ça ne va pas à l’aine , ma Romance est bien plus expressive..,,  ^Arbrisseaux agités, plus de frèmissemens ? Echos arrêtez-vous sur les ailés des vents

à suivre

 

R O M A N C E.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5785835d/f32.texte
‘ 

Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, département Réserve des livres rares, LK12-945 (A)

Commentaires fermés

%d blogueurs aiment cette page :