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Malgré tout les défenseurs de clifford brandt :Clifford Brandt junior a grandi dans cette atmosphère de peur et de mort et il n’est pas étonnant qu’il ait été affecté par les pratiques d’enlèvements de cette période


En30 novembre 2012) marge du dossier Clifford Brandt junior (Sixième et dernière partie) Par Leslie Péan (Publié le dimanche 2 décembre 2012

 

On ne saurait passer sous silence le rôle de la drogue et du recyclage de l’argent sale. Il a fallu trouver des occasions de légaliser les revenus provenant des activités criminelles. La borlette est une excellente couverture, car selon les données de 2010, elle génère un chiffre d’affaires de 1.5 milliard de dollars US l’an, soit 21.7% du produit intérieur brut (PIB) haïtien de 6.9 milliards de dollars US (1). En nette hausse par rapport à l’estimation de 547 millions de dollars US faite par Joël Ducasse (2) en 2005. Avec près de 2,000 banques de borlette à Port-au-Prince, soit le double des écoles et universités, les onze entreprises privées de borlette, dont certaines ont plus d’une centaine de succursales, emploient plus de 100,000 personnes selon l’Association Nationale des Tenanciers de Borlette (ANTB).

En 2010, le nombre de banques de borlette est estimé à 35,000 à travers le pays (3), soit deux cent fois le nombre de succursales des institutions financières de la place. Les tirages ont lieu tous les jours et même deux fois par jour à partir des résultats de la loterie de New York. Les numéros gagnants sont validés et publiés tous les soirs par l’ANTB. Les banques de borlette organisent également des ventes de Lotto de trois, quatre et cinq chiffres. La borlette semble donc être le second plus grand employeur d’Haïti, avant l’agriculture et le secteur de l’éducation qui emploie 90,000 professeurs (82,000 dans le secteur privé).

La borlette offre une couverture importante pour dissimuler l’argent sale, mais elle n’est pas la seule activité à assurer ce genre de camouflage. Il existe d’autres activités où les paiements se font en espèces telles que les restaurants/bars, les nightclubs, les centres commerciaux, les centres de paiement, les bureaux de change, les banques et les maisons de transferts. En effet depuis 1995, les transferts de la diaspora sont plus importants que la somme de l’aide internationale et des investissements directs étrangers. À en croire Guy Férolus (4), même les maisons de Dieu serviraient de lieu de blanchiment. Les pasteurs de certaines églises récoltent une manne énorme de fonds à partir des dîmes versées par les fidèles. Généralement, leurs collectes commencent avec un plancher de 1 000 dollars haïtiens (5 000 gourdes), soit 125 dollars US.

Que notre règne arrive !

Depuis 1804, c’est la troisième fois que l’État haïtien croule sous le poids d’une occupation étrangère. La première fois était en 1915 et la deuxième fois en 1994. Pourtant les Haïtiens ne semblent rien faire pour mettre fin à l’occupation qui dure depuis 2004. La vie continue comme si tout était normal. Mieux, le président de la République considère ces forces étrangères comme une garantie de la stabilité de son mandat. La classe politique s’en accommode et parle de tout sauf de l’essentiel, qui devrait être le départ des troupes étrangères. La contestation de l’existence d’une bourgeoisie en Haïti relèverait-elle de cette même démarche consistant à faire abstraction de ce qui crève les yeux ? Haïti serait l’unique pays où, devant la réalité du capitalisme, il n’existerait pas une bourgeoisie participant à l’accumulation. Pour certains, les vocables de secteur privé, élites (5), possédants, classe dominante, seraient les termes appropriés, mais ils refusent celui de bourgeoisie.

Il ne s’agit pas de savoir s’il y a une ou des classes dominantes en Haïti et si cette ou ces classes dominantes sont la bourgeoisie haïtienne. Essayons de rester à l’écart d’une controverse moyenâgeuse sur le sexe des anges. Au-delà des choix terminologiques se traduisant par le refus de parler du vocable bourgeoisie, il existe une confusion entre « bourgeoisie » et « bourgeoisie nationale » qu’il importe de clarifier. Si on peut parler sans hésitation de l’existence d’une bourgeoisie en Haïti, par contre il est plus difficile de parler d’une bourgeoisie nationale. La dictature duvaliériste, en massacrant des milliers de familles et en provoquant l’exode d’autres, n’a pas pu mettre en place le capital social et le capital symbolique nécessaires à la constitution d’une bourgeoisie noire, comme les noiristes en avaient rêvé. Au fait, avant même la chute du duvaliérisme en 1986, le mariage de Jean-Claude Duvalier avec Michèle Bennett a scellé le retour en force de la bourgeoisie mulâtre au cœur du pouvoir politique noiriste, du moins au niveau du verbe. Aujourd’hui que la société haïtienne semble s’être suicidée en laissant faire, les dirigeants n’ont plus besoin de clous ni de conviction pour écrire en grandes lettres le motto Que notre règne arrive !

L’industrie des enlèvements et du kidnapping

L’insécurité grandissante que connait Haïti depuis le gouvernement des Duvalier a pris un autre tournant depuis la fin de la dictature en 1986. C’était surtout le cas après l’adoption de la Constitution de 1987 contenant dans son article 291 une disposition éloignant pour une période de 10 ans toute personne ayant été un zélé partisan de la dictature. C’était une solution expéditive qui n’a rien réglé à la question primordiale de la justice à laquelle s’attendait la grande majorité des Haïtiens. Militaires, macoutes et autres san-manman ont commencé des tueries, enlèvements, assassinats et massacres. Parmi ces crimes, celui de la Ruelle Vaillant lors des élections du 29 novembre 1987 restera gravé dans les mémoires.

Nous l’avons dit « Chaque saison apporte son lot de cadavres avec Charlot Jacquelin en 1986, Yves Volel en 1987, Lafontant Joseph en 1988, Alexandre Paul en 1989, Serge Villard en 1990, Sylvio Claude en 1991, Georges Izméry en 1992, Guy Malary et Antoine Izméry en 1993, Père Jean-Marie Vincent en 1994, Mireille Durocher Bertin et Michel Gonzalès en 1995, Pasteur Antoine Leroy en 1996, Robert Gaillard en 1997, Jean Pierre-Louis en 1998, Dr. Jimmy Lalanne en 1999, Dr. Ary Bordes et Jean Dominique en 2000, Brignol Lindor en 2001, Gérald Khawly en 2002, Danielle Lustin en 2003, Claude Bernard Lauture et Didier Mortet en 2004, Jacques Roche en 2005, Lucienne Heurtelou Estimé en 2006, François Latour en 2007, Monique Pierre en 2008, Roberto Marcello en 2009, Anil Louis Juste en 2010 (6). » Et nous complétons avec Guiteau Toussaint en 2011 et Manès Monchéry, sa famille vivant à Thomassin 32 ainsi que Damaël D’Haïti en 2012.

Le bilan des exactions des protagonistes est à faire dans un camp comme dans l’autre. La liste des disparus lavalassiens de 1991 à 1994 victimes de leurs adversaires militaires est aussi exécrable que celle relevée par l’ex-président Prosper avril dans son ouvrage sur l’insécurité de 1995 à 2000 (7). Clifford Brandt junior a grandi dans cette atmosphère de peur et de mort et il n’est pas étonnant qu’il ait été affecté par les pratiques d’enlèvements de cette période. Comme tous les chefs d’entreprise établis dans les zones de turbulence, il a appris à négocier avec des chefs de gangs pour bénéficier d’une paix relative et ouvrir boutique tous les jours. Contrairement à ceux qui s’en sont tenus à une rigoureuse éthique, il a adopté les procédés impurs de ses potentiels ravisseurs.

La société haïtienne est confrontée aux enlèvements et kidnappings depuis deux décennies. Parfois les ravisseurs ont même des liens de famille avec leurs victimes et les cas d’auto-kidnappings sont bien connus. C’est la jungle. Les rapts s’accompagnent d’autres sévices quand ce n’est pas la mort, même quand les rançons sont payées. Les statistiques sont alarmantes. Les otages et leurs parents protègent même leurs bourreaux, en refusant de témoigner par peur de représailles. Les ravisseurs rodent parfois à l’aéroport international et s’en prennent aux membres de la diaspora en visite. Pendant longtemps, les rumeurs abondaient qu’ils étaient associés à la police ou étaient même des policiers quand ils n’étaient pas des déportés, membres de gangs aux États-Unis. La zombification des Haïtiens a pris des formes nouvelles avec l’institutionnalisation des enlèvements. Difficile d’attirer des investisseurs quand la confiance a disparu. Temps de mafia, triomphe de l’économie criminelle.

On ne sait pas si la personne avec qui on discute n’est pas le chef d’un réseau de bandits qui peut vous envoyer dans un autre monde le lendemain. Ou encore qu’il ne peut pas lui-même disparaître en simulant son propre enlèvement. Le pouvoir politique n’a-t-il pas lui aussi des ravisseurs en son propre sein ? N’a-t-il pas orchestré des enlèvements pour entretenir à dessein le climat de terreur et de psychose générale ? Arrivera-t-on à éclairer le mystère de milliers de personnes disparues au cours des 20 dernières années ? Notamment celui de Robert Marcello. Les individus qui ont perdu des membres de leurs familles au cours des vingt dernières années, à des moments où on enlevait jusqu’à dix personnes par jour, ne devraient-ils pas engager un procès contre l’État et demander réparation ?

La faillite d’un modèle social

Dans un pays où la situation de guerre civile larvée porte les protagonistes à tirer même sur les ambulances, les droits les plus élémentaires ne sont pas respectés. Ils continuent de tirer sur l’ennemi même quand celui-ci lève la main. C’est exactement le cas avec l’enlèvement des deux Moscoco qui est une manifestation de la culture cannibale, un cas manifeste de rupture dans les rapports avec l’autre, au sein même de la haute bourgeoisie. C’est un cas d’espèce qui mérite réflexion au double point de vue de son ampleur et de sa spécificité. On n’a pas à réfléchir beaucoup pour reconnaître qu’Haïti a dérogé à la règle du vivre ensemble. C’est un rude coup pour la bourgeoisie dans un pays où, à cause de la démarcation culturelle des origines africaines, elle n’a jamais pu être la locomotive capable de tirer le reste de la société vers le haut.

La corruption régnante a gangrené la vie. L’égalitarisme par le bas a éliminé les références et déclaré tout voum se do. Il n’y a pas d’absolu et tout est relatif. Dans cet entendement, un chat est un chien, cela dépend des circonstances. Cette façon de voir est responsable de la dégringolade qui a produit le cas Clifford Brandt junior. Ce serait une grande erreur de traiter l’affaire Clifford Brandt junior exclusivement comme s’il s’agissait d’un individu qui a organisé un gang pour faire des enlèvements. Le dossier Clifford Brandt junior est d’abord le dossier de la faillite d’un modèle social. Pour trouver justice dans ce dossier, c’est la société globale qui doit rendre son tablier. C’est l’unique façon de la sauver vraiment. La faillite est financière, morale, sociale et intellectuelle. On ne peut rien stabiliser. Tous les actifs sont dévalués. Il ne faut surtout pas utiliser le principe « trop important pour disparaitre » appliqué par les banques centrales du monde entier aux corrompus de la haute finance en laissant se propager leur pourriture.

Le risque de renforcer le stéréotype voulant que la bourgeoisie soit un groupe de ravisseurs risque de faire son chemin. Surtout si le gouvernement Martelly-Lamothe ne gère pas correctement le dossier. En effet, ayant déjà fait preuve d’irresponsabilité sur d’autres dossiers critiques et insulté sans retenue bien des milieux démocratiques, il risque de perdre tout ce qui lui reste d’une certaine apparence de crédibilité. Pour le moment, rien ne permet de présumer du sérieux et de la bonne foi de ses intentions et de ses déclarations. Haïti est sous occupation militaire et les forces militaires « onusiennes » ont des garde-fous pour prévenir toute remise en cause de leur travail. Personne n’apportera sa caution à une mascarade juridique. Dans tous les cas, le gouvernement Martelly-Lamothe ne pourra tirer aucun dividende d’une politique d’ambigüité et de mòde-soufle. Le temps n’est plus à la politique des en-dessous de silence.

Toutefois, si Calixte Valentin, conseiller du président Martelly et accusé d’avoir tué en plein jour le nommé Octanol Dérissaint, jeune commerçant de 32 ans de Fond Parisien, a pu être libéré, après six mois de prison, par le juge d’instruction Fermond Judes-Paul, alors tout est possible. On ne serait donc pas étonné d’apprendre un beau matin que Clifford Brandt junior est libéré sans aucune forme de procès par un juge de la trempe de Fermond Judes-Paul. Son avocat risque même à la rigueur de convaincre l’opinion que son client était atteint « d’insanité temporaire ». Cette clause fut évoquée à New York en 1906 par Delphin Delmas, avocat du millionnaire Henry “Harry” Kendall Thaw dans le cas du meurtre par ce dernier du millionnaire Stanford White qui avait eu une idylle avant son mariage avec son épouse, la belle Evelyn Nisbet.

Quand la justice dépend d’une personne, cette dernière peut être corrompue même en s’appuyant sur le droit. La société haïtienne a déjà démontré en maintes occasions que les puissants peuvent se permettre tout et le contraire de tout. L’immunité donnée à la bêtise tue dans l’œuf toute tentative de réforme. Nous pataugeons dans une mélasse de médiocrité au bénéfice d’une minorité qui tue le pays aujourd’hui pour le réanimer demain et le tuer après-demain. C’est la façon inventée par la pourriture pour survivre à elle-même. Dans la recherche de l’égalité, recherche noble, la société haïtienne a fait le choix du cancre contre celui de l’excellence. Le résultat est le triomphe de la terreur, même pour les riches barricadés derrière leurs murs et leurs barbelés. Des riches qui vivent dans le cadre étroit d’Haïti le moins possible.

Le dossier Clifford Brandt junior vient incarner le rêve fracassé d’un groupe de jeunes tentés par l’aventure politique sans connaître le pays dans lequel ils ont les pieds. Qu’il soit ou pas inculpé avec des chefs d’accusation multiples, Clifford Brandt junior entache à jamais l’image d’une famille qui demeure une figure de proue de la bourgeoisie. Avec une formation brute de capital fixe (FBCF) dépassant le seuil critique des 27% par rapport au produit intérieur brut (PIB) au cours de la moitié des dix dernières années 2002-2012, le capital économique de la bourgeoisie semble assuré (8). Par contre, le capital social (la confiance) l’est moins, le capital culturel encore moins et le capital symbolique entièrement dilapidé. Comme l’explique le rapport du Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH) (9), le risque de débandade est immense. Le système de vases communicants entre le pouvoir et les détenteurs de gros sous risque de s’affaisser brusquement dans un fracas épouvantable. On comprend la réaction de « morts-vivants » du milieu. Mais attention, il ne faut pas aller jusqu’à l’autodestruction. En restituant le contexte, il s’agit pour nous d’offrir des balises aux uns et aux autres pour éviter la destruction de la « psyché » et trouver, comme Diogène Laërce, une petite lampe en plein jour pour s’orienter.

La résonance de l’Union Patriotique chez les bolcheviks

En abordant le thème de la bourgeoisie, en marge de l’affaire Clifford Brandt junior, nous avons voulu lancer un appel à réfléchir sur cette descente aux enfers qui ne touche plus seulement les classes moyennes et le reste de la population haïtienne. La bourgeoisie qui se croyait à l’abri des turpitudes de ce genre se retrouve au cœur du crime et des enlèvements. Le prix des reniements de toutes les règles élémentaires pour vivre en société, au lieu d’être la dignité et le respect, se révèle plutôt lourd. C’est la dévalorisation et son corollaire, le sentiment traumatisant de la déchéance sociale. En creusant le fossé qui la sépare du peuple, la bourgeoisie a fini par tomber dans un gouffre. Nous croyons fermement que nous pouvons encore faire échec à la parole de l’Évangile de Matthieu qui dit : « Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré ; ne jetez pas vos perles devant les porcs, de crainte qu’ils ne les piétinent, puis se retournent contre vous pour vous déchirer (10. »

La bourgeoisie devra tirer les leçons de cet échec pour remettre les pendules à l’heure. Pour ne pas se contenter de tirer les ficelles des marionnettes politiques qu’elle met au devant de la scène. Pour mettre fin à cet État marron qui bloque la construction de la Nation. À ce rendez-vous avec la réflexion, nous l’y invitons pour l’émergence d’autres références qui fassent la rupture avec la culture du chen manje chen dont les adeptes émettent des signes qu’on croirait venir d’autres galaxies.

On se rappelle que la Constitution de 1987, publiée le 10 mars 1987 et votée le 29 mars de la même année à 99.81% des bulletins exprimés, avait été vivement combattue par une certaine gauche. Elle n’y voyait qu’une arme de la bourgeoisie et des milieux réactionnaires. Heureusement qu’elle n’a pas été écoutée. Avec ses faiblesses et ses bons côtés, Haïti a vécu sous l’égide de cette Constitution jusqu’en 2012. La mascarade orchestrée pour sa révision par des amendements falsifiés, imposée au peuple haïtien le 9 juin 2011 et publiée par le gouvernement actuel en juin 2012 n’a pas résolu les problèmes de fond. En l’absence d’une véritable séparation des trois pouvoirs, la Constitution de 1987 a été maintes fois violée par les gouvernements qui se sont succédés au cours des 25 dernières années. Toutefois, ce contrat social a contribué à limiter l’état de jungle dans lequel les autorités politiques et économiques se complaisent dans le nou fè sa nou pi pito. Refus de l’auto-limitation de soi. Tout est méprisé dans la course à la puissance, même si cela doit conduire à notre extinction.

Cette façon de voir est présentée de façon lapidaire par le gouvernement des militaires sous lequel eut lieu le référendum de la Constitution de 1987. En effet, c’est en catimini, que le Ministère de l’Information et de la Coordination publie en créole la bande dessinée Nout tout sitwayen sous la signature d’un dénommé LUCQUES. Le referendum est ainsi expliqué. Debout sur un podium devant un microphone, une femme demande à une foule la question suivante : « Eske nou ta renmen kanaval la dire 6 mwa ? » Et les personnes dans la foule répondent avec des pancartes sur lesquelles sont écrites « oui » avec une exception qui propose d’étendre la durée du carnaval pour une période d’un an ! Nous reproduisons cette bande dessinée pour les incrédules ou pour ceux qui pensent que la politique carnavalesque du gouvernement Martelly-Lamothe est une nouveauté dans les mœurs.

La mystification électorale ne date pas d’aujourd’hui. Le référendum introduit par les marines en 1918 pour le vote de la Constitution que les Américains ont imposée alors a été la forme ultime pour domestiquer les Haïtiens et leur faire accepter la disparition de leur propre souveraineté. Mais la bande dessinée du Ministè Enfòmasyon ak Kowòdinasyon va encore plus loin dans la supercherie. Cette bande dessinée masque la politique kann kale du divertissement pour étourdir le peuple, disperser son attention sur les vraies questions de la démocratie et diluer ses revendications. C’est pourquoi des efforts sont accomplis pour le séduire et le manipuler avec un message de type subliminal adressé à son subconscient. C’est l’application des moyens de propagande mis au point par l’autrichien-américain Edward Bernays (11) pour contrôler l’esprit public. La contribution fondamentale de Noam Chomsky (12) a été de montrer, en le critiquant, l’apport des mass médias à la manipulation des pensées et à la fabrication de la contre-révolution néo-libérale. Un assujettissement des âmes produisant subordination et subjectivation pour parler comme Judith Butler (13).

Nous avons tenu à souligner l’importance des luttes de la bourgeoisie nationale haïtienne contre l’occupation américaine. Elles sont révélatrices de la bonne stratégie du faible contre le fort. Les Cacos de la plume, pour employer l’expression d’Alix Mathon, se sont organisés et ont gagné avec le départ des Américains en 1934. Face aux troupes américaines qui avaient tué plus de 3 OOO Haïtiens en cinq ans, c’était la bonne stratégie. Le général Arthur MacArthur, qui avait procédé à l’exécution de 600 000 Philippins, a démontré au début du 20e siècle que les puissants sont capables de génocides pour défendre leurs intérêts (14). On ne peut que saluer la stratégie des patriotes haïtiens pour leur victoire de la désoccupation sans provoquer un génocide. Le choc de la stratégie de l’Union Patriotique aura une grande résonance en Haïti. Au fait, sa notoriété sera mondiale. Même la Russie des derniers bolchéviks, préoccupée alors par les intenses débats sur la nouvelle politique économique (la NEP) et la « dékoulakisation (15) », ne manquera pas de souligner le combat mené par l’Union Patriotique en Haïti. Publiés dans Correspondance Internationale (16), les articles traitant de ce sujet reposaient sur les données fournies par le notaire Henri Charles Rosemond, membre fondateur et l’archiviste de l’Union Patriotique.

Le dossier Clifford Brandt junior est l’expression la plus manifeste du complexe de Mazora qui est au fond de notre inconscient. Pito nou lèd nou la est le motto d’une pourriture légitimant tous les comportements destructeurs. L’échec d’Haïti n’est pas seulement l’échec de la bourgeoisie, mais aussi celui des 90% de la population qui vivaient dans les campagnes jusqu’en 1950 et qui ont détruit l’environnement en abattant jusqu’aux arbres fruitiers pour faire du charbon et assurer leur survie. Ceux qui veulent dire Se pa fòt mwen peuvent continuer à le faire jusqu’à la fin des temps et trouver un ou des boucs émissaires à blâmer. Ne pas reconnaître la culture de calbindage qui refuse d’identifier notre propre responsabilité dans notre état de mal est totalement inacceptable. Nap pede grennen pitit e nap di pitit se richès. La population double tous les 40 ans, tandis que les ressources économiques diminuent. L’autodépréciation s’accompagne d’une farouche opposition à toute auto-limitation. Nou vle pale jan nou vle, di sa nou vle, fè sa nou vle. Comme l’expliquait Emmanuel Morpeau en août 1915, « Avec ce tempérament absolu et exclusif, il nous arrive rarement de faire un sacrifice en vue de l’avenir. Nous ne reconnaissons à nos adversaires que des défauts. Nous les vouons carrément à l’exécration et à la mort. À côté des défauts que nous leur trouvons, nous n’admettons pas qu’ils aient des qualités. L’idée de supposer qu’ils puissent en posséder nous effraie et ravive notre haine (17). »

En introduisant d’autres fissures dans la société, la culture du crime ne peut qu’aggraver une situation déjà explosive. En ce sens, seule l’organisation d’un leve kanpe de la population peut mettre fin à la série noire orchestrée par les dispositifs criminels.

(1) Pooja Bhatia, « Haiti puts its faith in the lottery », Repeating Islands blog, April 3, 2010.

(2) Joël Ducasse, « Défier et terrasser le régime des rentes », Le Nouvelliste, 20 juillet 2006.

(3) Kim Wilson, Stacy Neal, Mariah Levin, et. al., « Savings and Chance — Inclusive Finance and The Haitian Lottery », The Fletcher School, Tufts University and The Mastercard Foundation, April 9, 2010, p. 16.

(4) Guy Férolus, Haïti et la folie de Dieu – Misère de la religion, Religion de la misère, Paris, Éditions Parallèles, mai 2012.

(5) Jean Casimir, Haïti et ses élites – l’Interminable dialogue de sourds, Éditions de l’Université d’État d’Haïti, 2009.

(6) Leslie Péan, « Le cataclysme des Duvalier et celui du 12 janvier 2010 », Alterpresse, 15 mars 2010.

(7) Prosper Avril, Haïti 1995-2000 : Le Livre Noir de l’Insécurité et L’Armée d’Haïti : Bourreau ou Victime ?, P-au-P, 2004.

(8) Le rapport Formation brute de capital fixe/PIV en Haïti a été inférieur au seuil critique des 27% de 1990 à 2003. Sur ce seuil critique, on lira Malcolm Gillis, D. W. Perkins, M. Roemer and D. R. Snodgrass, Economics of Development, Norton, 1996.

(9) Réseau National de Défense des Droits Humains, Affaire BRANDT : Le RNDDH exige l’aboutissement de l’enquête ouverte et le jugement de tous les membres du gang, P-au-P, 13 novembre 2012.

(10) Matthieu 7:6, La Bible de Jérusalem, Paris, Éditions du Cerf, 1998, p. 1705.

(11) Edward Bernays, Propaganda, (1928), Ig Publishing, 2004.

(12) Noam Chomsky, « Propaganda and the control of the public mind », in Carlos Otero, Chomsky on Democracy and Education, Falmer Press, 2002. Lire aussi de Noam Chomsky et Edward S. Herman, Manufacturing consent – The political economy of the mass media, New York, Pantheon Books, 1998.

(13)Judith Butler, La vie psychique du pouvoir, Paris, Léo Scheer, 2002, p. 45.

(14) Carl Serraza Anthony, Nelly Taft – The unconventional first lady of the ragtime era, New-York, Harper, 2006, p. 135.

(15) Charles Bettelheim, Les luttes de classe en URSS, 2ème période 1923-1930, Paris, Seuil/Maspero, 1977, p. 448.

(16) « L’impérialisme des Etats-Unis à Haïti », Correspondance internationale, 16 octobre 1929, p. 1448.

(17) Emmanuel Morpeau, Haïti au point de vue critique, P-au-P, Imprimerie Héraux, Août 1915, p. 3.

À voir ou à revoir

  1. 1ère Partie

  2. 2ème Partie

  3. 3ème Partie

  4. 4ème Partie

  5. 5ème Partie

  6. 6ème Partie

  7. http://www.radiokiskeya.com/spip.php?article9335

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About Hermann H Cebert (994 Articles)
I am a citizen without Borders with simple and sincere ideas. Poet and philosopher for my hours of madness. I am old several centuries and I think that by ideas and thoughts the world can improve. I wait for nothing of anybody but I continue doing any good all around me. Force is a straw which the wind of intelligence takes in its please. My only wealth it is my intelligence which is superior to the average of people. I search neither glory nor honour and I am what I follow, me. There was only the only philosopher who is meconnu by more of one: it is always you.

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